Travail et technique (L, ES, S)

 

Peut-on penser un travail sans technique, peut-on dissocier travail et technique ? Si la technique améliore la vie de l'homme ne le met-elle pas face à de nouveaux dangers?

 

 

A) Le travail comme production humaine

 

            Le travail comme la technique sont des activités spécifiquement humaines en ce sens qu'elles s'appliquent à la nature et impliquent en général des instruments, des outils.

 

            La nature ne donne pas immédiatement ce dont on a besoin : il faut le lui arracher

 

Peut-on alors dire que le travail n'est pas naturel ?

            Problème : soit le travail est artificiel et donc contingent mais alors pourquoi les hommes travaillent depuis toujours ? soit le travail est naturel et donc nécessaire ; il est dans la nature de l’homme de travailler mais alors comment rendre compte des inégalités qu’il génère ? sont-elles mêmes naturelles ?

 

            Le vrai sens du mot nature : réflexion à partir de la genèse

 

            Distinction Médiat/Immédiat

 

            La rémunération n'est pas alors le seul critère du travail mais c’est l’efficacité et la production qu’il vise : on ne peut imaginer un travail dont la spécificité serait d'être improductif en soi.

 

 

En quoi le travail est-il spécifiquement humain ?

 

 

            - un animal ne travaille pas et le travail va contre la nature, la nie : il est bien ce qui nous extrait du règne naturel, ce qui nous différencie de l’animal.

 

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. L'homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s'assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu'il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n'a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c'est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l'homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur. Ce n'est pas qu'il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d'action, et auquel il doit subordonner sa volonté. »

Marx, Le Capital

 

 

B) La technique comme savoir faire

 

            Nous demandons s'il est possible de dissocier travail et technique et nous voyons que le travail est spécifiquement humain par le rôle que joue la conscience. Du point de vue de la technique la conscience joue aussi un rôle premier.

 

            Définition de la technique : de manière générale c'est un moyen au service d'une fin. Ce moyen peut-être un "savoir-faire"[1] comme la technique du cuisinier, plus particulièrement ce moyen consiste en l'utilisation d'un outil.

 

Particularités des outils en quatre points : il ne semble pas possible de dissocier le travail de la technique puisque travailler suppose le moyen qu'est la technique que ce soit comme savoir faire ou que ce soit comme outil.

 

            Ce qui nous amène à nous poser deux questions :

–        Est-ce le savoir théorique ou le savoir pratique qui caractérise l'homme face à la technique ?

–        La technique souligne-t-elle la force ou la faiblesse de l'homme ?

 

 

1) Est-ce le savoir théorique ou le savoir pratique qui caractérise l'homme face à la technique ?

 

a)    Alain : la technique essaie avec les mains

 

« J’appelle technique ce genre de pensée qui s’exerce sur l’action même, et s’instruit par de continuels essais et tâtonnements. Comme on voit qu’un homme même ignorant à force d’user d’un mécanisme, de le toucher et pratiquer de toutes les manières et dans toutes les conditions, finit par le connaître d’une certaine manière, et tout à fait autrement que celui qui s’est d’abord instruit par la science ; et la grande différence entre ces deux hommes, c’est que le technicien ne distingue point l’essentiel de l’accidentel ; tout est égal pour lui, et il n’y a guère que le succès qui compte. Ainsi un paysan peut se moquer d’un agronome ; non que le paysan sache ou seulement soupçonne pourquoi l’engrais chimique, ou le nouvel assolement, ou un labourage plus profond n’ont point donné ce qu’on attendait ; seulement, par une longue pratique, il a réglé toutes les actions de culture sur de petites différences qu’il ne connaît point, mais dont pourtant il tient compte, et que l’agronome ne peut pas même soupçonner. Quel est donc le propre de cette pensée technicienne ? C’est qu’elle essaie avec les mains au lieu de chercher par la réflexion ».

 

                                                            Philosophie I VI, 4 « technique et science »[2].

 

 

 

b)    Bergson : l’intelligence de l’homme est tournée vers la pratique et la fabrication

 

            « En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqué que l'invention mécanique a d'abord été sa démarche essentielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès en ont aussi tracé la direction. Nous avons de la peine à nous en apercevoir, parce que les modifications de l'humanité retardent d'ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos habitudes individuelles et mêmes sociales survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles étaient faites, de sorte que les effets profonds d'une invention se font remarquer lorsque nous en avons déjà perdu la nouveauté. (...) Dans des milliers d'années, quand le recul du passé n'en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de chose, à supposer qu'on s'en souvienne encore ; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée ; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l'histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l'homme et de l'intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens , mais Homo faber . En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la fabrication. »

Bergson, L’évolution créatrice, chap.2

 

 

2) La technique souligne-t-elle la force ou la faiblesse de l'homme ?

 

            Le mythe de Prométhée (Platon, Protagoras, 320c-321c)

            « Il fut jadis un temps où les dieux existaient, mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la terre d'un mélange de terre et de feu et des éléments qui s'allient au feu et à la terre. Quand le moment de les amener à la lumière approcha, ils chargèrent Prométhée et Epiméthée de les pourvoir et d'attribuer à chacun des qualités appropriées. Mais Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser faire seul le partage. "Quand je l'aurai fini, dit-il, tu viendras l'examiner". Sa demande accordée, il fit le partage, et, en le faisant, il attribua aux uns la force sans la vitesse, aux autres la vitesse sans la force; il donna des armes à ceux-ci, les refusa à ceux-là, mais il imagina pour eux d'autres moyens de conservation; car à ceux d'entre eux qu'ils logeaient dans un corps de petite taille, il donna des ailes pour fuir ou un refuge souterrain; pour ceux qui avaient l'avantage d'une grande taille, leur grandeur suffit à les conserver, et il appliqua ce procédé de compensation à tous les animaux. Ces mesures de précaution étaient destinées à prévenir la disparition des races. Mais quand il leur eut fourni les moyens d'échapper à une destruction mutuelle, il voulut les aider à supporter les saisons de Zeus; il imagina pour cela de les revêtir de poils épais et de peaux serrées, suffisantes pour les garantir du froid, capables aussi de les protéger contre la chaleur et destinées enfin à servir, pour le temps du sommeil, de couvertures naturelles, propres à chacun d'eux; il leur donna en outre comme chaussures, soit des sabots de corne, soit des peaux calleuses et dépourvues de sang,; ensuite il leur fournit des aliments variés suivant les espèces, et aux uns l'herbe du sol, aux autres les fruits des arbres, aux autres des racines; à quelques-uns mêmes, il donna d'autres animaux à manger; mais il limita leur fécondité et multiplia celle de leurs victimes, pour assurer le salut de la race.

            Cependant Epiméthée, qui n'était pas très réfléchi, avait, sans y prendre garde, dépensé pour les animaux toutes les facultés dont il disposait et il lui restait la race humaine à pourvoir, et il ne savait que faire. Dans cet embarras, Prométhée vient pour examiner le partage; il voit les animaux bien pourvus, mais l'homme nu, sans chaussures, ni couvertures, ni armes, et le jour fixé approchait où il fallait l'amener du sein de la terre à la lumière. Alors Prométhée, ne sachant qu'imaginer pour donner à l'homme le moyen de se conserver, vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts avec le feu; car, sans le feu, la connaissance des arts et était impossible et inutile; et il en fait présent à l'homme. L'homme eut ainsi la science propre à conserver sa vie (…) ».

                                                                                 

Platon, Protagoras, 320c-321c

 

 

 

 

Si la technique et le travail renvoient à une faiblesse originelle ils sont aussi ce qui humanise l’homme

 

 

C) Le travail opposé à la nature est ce qui humanise

 

Le travail est l’activité par laquelle on devient homme 

1) Rousseau, De l’origine de l’inégalité parmi les hommes : l’humanité se construit au cours du temps, n’est pas quelque chose de tout fait.

 

2) Kant, Idée d’une histoire universelle, 4e proposition : la paresse contre la réalisation de l’homme.

 

« (…) tous les talents resteraient à jamais enfouis en germe, au milieu d'une existence de bergers d'Arcadie, dans une concorde, une satisfaction, et un amour mutuel parfaits; les hommes, doux comme les agneaux qu'ils font paître, ne donneraient à l'existence guère plus de valeur qu'en leur troupeau domestique (…) toutes les dispositions naturelles excellentes de l'humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil. (L'homme) veut vivre commodément et à son aise,; mais la nature veut qu'il soit obligé de sortir de son inertie et de sa satisfaction passive, de se jeter dans le travail et dans la peine pour trouver en retour les moyens de s'en libérer sagement ».

Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique

 

3) N’est-ce pas alors par le travail que l’homme peut réaliser son humanité ? Hegel, Phénoménologie de l’esprit, la dialectique du maître et de l’esclave.

 

 « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature. Or; il n'est devenu l'Esclave du Maître que parce que - au prime abord - il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subor-donnant à ses lois par l'acceptation de l'instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui- même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l'Esclave est esclave du Maître. Dans le Monde technique, trans-formé par son travail, il règne ou, du moins, régnera un jour en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l'homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise "immédiate" du Maître. »

A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel

 

 

D)    Le travail est aussi déshumanisant

Marx, Manuscrits de 1844 : tout travail n’est pas humanisant.

 

« L'ouvrier s'appauvrit d'autant plus qu'il produit plus de richesse, que sa production croît en puissance et en volume. L'ouvrier devient une marchandise. Plus le monde des choses augmente en valeur, plus le monde des hommes se dévalorise; l'un est en raison directe de l'autre. Le travail ne produit pas seulement des marchandises; il se produit lui-même et produit l'ouvrier comme une marchandise dans la mesure même où il produit des marchandises en général.

Cela revient à dire que le produit du travail vient s'opposer au travail comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur. Le produit du travail est le travail qui s'est fixé, matérialisé dans un objet, il est la transformation du travail en objet, matérialisation du travail. La réalisation du travail est sa matérialisation. Dans les conditions de l'économie politique, cette réalisation du travail apparaît comme la déperdition de l'ouvrier, la matérialisation comme perte et servitude matérielles, l'appropriation comme aliénation, comme dépouillement.

Toutes ces conséquences découlent d'un seul fait : l'ouvrier se trouve devant le produit de son travail dans le même rapport qu'avec un objet étranger Cela posé, il est évident que plus l'ouvrier se dépense dans son travail, plus le monde étranger, le monde des objets qu'il crée en face de lui devient puissant, et que plus il s'appauvrit lui-même, plus son monde intérieur devient pauvre, moins il possède en propre […] La dépossession de l'ouvrier au profit de son produit signifie non seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui, et qu'il devient une puissance autonome face à lui. La vie qu'il a prêtée à l'objet s'oppose à lui, hostile et étrangère. »

K. Marx, Manuscrits de 1844

 

            Alors dans quoi l’homme peut-il réaliser son humanité ?

 

 

E) L’homme réalise son humanité dans ses « œuvres »

 

1) L’humanité dans le loisir philosophique

Textes issus d’Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre X :

 

« …ce qui est propre à chaque chose est par nature ce qu’il y a de plus excellent et de plus agréable pour cette chose. Et pour l’homme, par suite, ce sera la vie selon l’intellect, s’il est vrai que l’intellect est au plus haut degré l’homme même. Cette vie-là est donc aussi la plus heureuse ».

                                                                             §7, La vie contemplative ou théorétique 

 

Les deux sortes de loisirs / objections

 

2) Le concept d’œuvre chez Arendt

 



[1]Du grec teknè "savoir faire acquis par apprentissage"

[2] PUF, 1960. Il s’agit d’un recueil de textes destiné aux classes terminales.

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  • christophe BOURDEL
  • BacPhilo
  • Professeur certifié de philosophie. Titulaire d'un Master de philosophie de l'université Montpellier III.

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ch.bourdel@gmail.com

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