Partager l'article ! légal et légitime : le cas d'Antigone: Antigone, Sophocle Au mépris des ordres de son oncle, le ro ...
Antigone, Sophocle
Au mépris des ordres de son oncle, le roi Créon, Antigone a décidé de rendre les honneurs funéraires à son frêre défunt Polynice. Cet extrait est la scène où Antigone vient d’être arrétée et comparait devant Créon pour s’expliquer.
DEUXIEME EPISODE
(Scène 3)
ANTIGONE, CRÉON, LE CHŒUR
CRÉON (à Antigone)
Et toi, maintenant réponds en peu de mots. Connaissais-tu l'interdiction que j'avais fait proclamer ?
ANTIGONE
Comment ne l'aurais-je pas connue ? Elle était publique.
CRÉON
Et tu as osé passer outre à mon ordonnance ?
ANTIGONE
Oui, car ce n'est pas Zeus qui l'a promulguée, et la Justice qui siège auprès des dieux de sous terre n'en a point tracé de telles parmi les hommes. Je ne croyais pas, certes, que tes édits eussent tant de pouvoir qu'ils permissent à un mortel de violer les lois divines : lois non écrites celles-là, mais intangibles. Ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier, c'est depuis l'origine qu'elles sont en vigueur, personne ne les a vues naître. Leur désobéir, n'était-ce ¬point, par un lâche respect pour l'autorité d'un homme encourir la rigueur des dieux ? Je savais bien que je mourrais ; c'était inévitable - et même sans ton édit ! Si je péris avant le temps, je regarde la mort comme un bienfait. Quand on vit au milieu des maux, comment n'aurait-on pas avantage à mourir ? Non, le sort qui m'attend n'a rien qui me tourmente. Si j'avais dû laisser sans sépulture un corps que ma mère a mis au monde, je ne m'en serais jamais consolée ; maintenant, je ne me tourmente plus de rien. Si tu estimes que je me conduis comme une folle, peut-être n'as-tu rien à m'envier sur l'article de la folie !
LE CORYPHÉE
Comme on retrouve dans la fille le caractère intraitable du père ! Elle ne sait pas fléchir devant l'adversité.
CRÉON
Apprends que les volontés trop rigides se brisent le plus facilement. Le fer massif, si tu le durcis au feu, tu le vois presque toujours éclater et se rompre. Mais je sais aussi qu'un léger frein a bientôt raison des chevaux rétifs. Oui, l'orgueil sied mal à qui dépend du bon plaisir d'autrui. Celle-ci savait parfaitement ce qu'elle faisait quand elle s'est mise au-dessus de la loi. Son forfait accompli, elle pèche une seconde fois par outrecuidance lorsqu'elle s’en fait gloire et sourit à son œuvre. En vérité, de nous deux, c'est elle qui serait l'homme si je la laissais triompher impunément. Elle est ma nièce, mais me touchât-elle par le sang de plus près que tous ceux qui dépendent du Zeus de notre maison, ni elle ni sa soeur n'échapperont à une mort infâme. Car j'accuse également Ismène d'avoir com¬ploté avec elle cette inhumation. Qu'on l'appelle : je l'ai rencontrée tout à l'heure dans le palais, l'air égaré, hors d'elle. Or ceux qui trament dans l'ombre quelque mauvais dessein se trahissent toujours par leur agitation... Mais ce que je déteste, c'est qu'un coupable, quand il se voit pris sur le fait, cherche à peindre son crime en beau.
ANTIGONE
Je suis ta prisonnière ; tu vas me mettre à mort : que te faut-il de plus ?
CRÉON
Rien. Ce châtiment me satisfait.
ANTIGONE
Alors, pourquoi tardes-tu ? Tout ce que tu dis m'est odieux -je m'en voudrais du contraire -, et il n'est rien en moi qui ne te blesse. En vérité, pouvais-je m'acquérir plus d'honneur qu'en mettant mon frère au tombeau ? Tous ceux qui m'entendent oseraient m'approuver, si la crainte ne leur fermait la bouche. Car la tyrannie, entre autres pri¬vilèges, peut faire et dire ce qu'il lui plaît.
CRÉON
Tu es seule, parmi ces Thébains, à professer de pareilles opinions.
ANTIGONE, désignant le choeur
Ils pensent comme moi, mais ils se mordent les lèvres.
CRÉON
Ne rougis-tu pas de te démarquer d'eux ?
ANTIGONE
Il n'y a point de honte à honorer ceux de notre sang.
CRÉON
Mais l'autre, son adversaire, n'était-il pas ton frêre aussi ?
ANTIGONE
Par son père et par sa mère, oui, il était mon frère.
CRÉON
N'est-ce pas l'outrager que d'honorer l'autre ?
ANTIGONE
II n'en jugera pas ainsi, maintenant qu'il repose dans la mort.
CRÉON
Cependant ta piété le ravale au rang du criminel.
ANTIGONE
Ce n'est pas un esclave qui tombait sous ses coups ; c'était son frère.
CRÉON
L'un ravageait sa patrie ; l'autre en était le rempart.
ANTIGONE
Hadès n'en réclame pas moins ces rites.
CRÉON
Le méchant n'a pas droit à la part du juste.
ANTIGONE
Qui sait si ces distinctions sont reconnues comme sacrées aux yeux des morts ?
CREON
Un ennemi mort est toujours un ennemi.
ANTIGONE
Je suis faite pour partager l’amour, non la haine.
CREON
Descends donc là-bas, et, s’il te faut aimer à tout prix, aime les morts. Moi vivant, ce n’est pas une femme qui fera la loi.
ch.bourdel@gmail.com
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