Société et Etat (S)

 

 

LA POLITIQUE : Société et Etat

 

Pourquoi je préfère vivre en société plutôt qu’isolé dans une grotte ?

 

Introduction

Si les hommes vivent en société avec toutes les obligations que cela occasionne c’est qu’ils en retirent plus de satisfaction que de désagréments. Cela laisse supposer que l’homme est un être naturellement fait pour vivre en société et que c’est dans la société qu’il perfectionne son être. Pourtant la société, l’Etat ne sont pas naturels : ils ne se font pas tous seuls. Les hommes ont plutôt tendance à se faire la guerre alors qu'est-ce qui fonde le lien social, qu'est-ce qui amène à la société et surtout à accepter l'injustice et les inégalités qui en découlent ? On peut donc poser la question : qu’est-ce qui permet de dire que la société (telle qu’elle est organisée) est une nécessité pour l’homme ? où est la norme qui permet de déterminer ce qui est civilisé de ce qui ne l’est pas ?

 

Réfléchir à la meilleure manière de faire vivre les gens ensemble tel est l'objet de la politique

 

I/ Objet de la politique

 

La politique (du grec « polis » cité ; art de gouverner la cité), est l’ordre en charge de résoudre les problèmes qui se poseraient si les individus se commandaient eux-mêmes et sans lois autre que celle du plus fort  : la politique doit organiser la vie commune sous des lois qui arrachent les hommes à la violence.

 

Ca suppose : qu’avant qu’il y ait une société c’est la violence qui règne.

 

La politique est donc la conséquence du fait que les hommes ont à se donner à eux-mêmes des institutions pour vivre sagement. Ils ne sont pas naturellement sages mais ils ont envie de l’être. C’est ça l’humanité ; tendre vers du plus sage. Cette humanité est à « instituer » ; elle n’est pas d’emblée donné par la nature.

 

Extrait n° 1

« Tout Etat est une société, l’espoir d’un bien est son principe comme il l’est de toute association, car toutes les actions des hommes ont pour fin ce qu’ils estiment un bien. Toutes les sociétés ont donc pour but quelque avantage et celle qui est la principale et renferme en soi toutes les autres se propose le plus grand avantage possible. On la nomme Etat ou société. »

Aristote, Politique, I-1

Et encore

Extrait n°2

« L’homme est par nature un animal politique, et […] celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé soit un être surhumain »

Aristote, Politiques I

On peut alors parler de société animale mais pas de politique animale car les animaux ne se « donnent » pas des règles à suivre mais suivent les règles qui leur sont d’emblée données par la nature. Ils ne « pensent » pas les règles. Les animaux suivent leur instinct alors que les hommes essaient d’écouter leur raison et c’est pour ça qu’ils vivent en société avec des lois dans ce qu’on appelle des Etats.

 

II/ Distinctions Société/Etat

 

Société : groupement d’individus qui occupent un territoire délimité et qui entretiennent des relations d’interdépendance. Ces mêmes individus partagent aussi des institutions distinctives et une culture commune (langue, art, religion, reconnaissance de son histoire, travail et technique). Ds une société des individus qui ne se connaissent pas et qui parfois se détestent st obligés de se supporter car ils savent qu’ils sont solidaires d’un tout. Distinction conceptuelle : Obligation/Contrainte

 

Etat : Alors que la société est une abstraction, l’Etat est une réalité politique et institutionnelle sous la forme d’un gouvernement autonome réglé par des lois et des sanctions.

a)Idée de puissance par l’utilisation réglée de la force. Cette régulation s’effectue autour de Droit/Loi/Sanction (« sanctus » : purifier). C’est le problème de la justice.

b)Idée d’une permanence de l’Etat comme personne morale ; les gouvernants peuvent disparaître mais l’Etat demeure.

 

Mais, toutes les sociétés ne sont pas constituées en Etats.

Exemple des sociétés primitives : L’Etat n’y existe pas sous la forme d’un pouvoir séparé du reste de la communauté où dominants et dominés se distingueraient. Ces sociétés ont des chefs mais pas des rois ou des présidents. Le chef est plutôt une autorité légitimement admise qu’un pouvoir institué légalement. Ce n’est que dans de rares occasions (famines, guerres etc.) où des choix importants doivent être décidés qu’il a un pouvoir total, mais dés ces épisodes passés il perd toute sa puissance. Distinction : légal / légitime.

 

Anthropomorphisme permanent en matière de jugement de ce qu’est une société : par exemple les premiers européens qui ont observé les peuples amérindiens étaient si surpris de leur mode de fonctionnement tellement loin des systèmes occidentaux qu’ils évoquaient des peuples de sauvages « sans foi, sans loi, sans roi ». C’est après bcp d’hésitations que le statut d’homme a été accordé aux amérindiens par le pape en 1537.

 

Problème : un paradoxe au cœur de la nature humaine ; tendance à se mettre ensemble tout en ne pensant qu’à soi. Mais alors pourquoi on vit ensemble et est-ce qu’on pourrait vivre sans société ? Qu’est-ce qui fait, alors qu’on ne pense naturellement qu’à soi, qu’on accepte d’obéir à toutes ces lois et ces règles qui nous privent d’une part de notre liberté ? Quel est le fondement du lien social ?

 

III/ Les trois facteurs à l’origine du lien social 

1) Premier facteur : une « insociable sociabilité » au cœur de la nature humaine

 

On est fait pour vivre en société ou pas ? Si oui pourquoi c’est si difficile de respecter toutes les obligations et si non pourquoi a-t-on abandonné l’état sauvage pour former artificiellement quelque chose contraire à notre nature.

On peut supposer que l’homme est plus fort en groupe que seul et que c’est pourquoi il vit en société. On peut aussi supposer, avec Aristote, que la société est le lieu où l’homme s’humanise, où il tend à sa perfection. Sans société il finirait par devenir comme une bête.

Exemple : camps de concentration où on cherche à déshumaniser l’homme (cf. Primo Lévi, Si c’est un homme)

N'oublions pas Aristote :

« L’homme est par nature un animal politique, et […] celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé soit un être surhumain »

 

Donc la société est le prolongement de l’humanité, le lieu où l’homme développe cette humanité qui resterait virtuelle à l’état de nature.

Mais ça ne se fait pas facilement parce que on est égoïste, individualiste et que vivre en société nous oblige à nous conformer à un autre ordre que l’ordre de nos désirs. Comment alors est-il possible que la société soit possible alors qu’elle s’oppose à nos désirs.

C’est que justement cette ambivalence conflictuelle ente désir de s’associer et répugnance à le faire sous tend le lien social et, paradoxalement, développe les talents et participe à la « perfectibilité » sociale comme le montre Kant :

 

Extrait n° 4

« Le moyen dont la nature se sert pour mener à bien le développement de toutes ses dispositions est leur antagonisme au sein de la Société, pour autant que celui-ci est cependant en fin de compte la cause d'une ordonnance régulière de cette Société. J'entends ici par antagonisme l'insociable sociabilité des hommes, c'est-à-dire leur inclination à entrer en société, inclination qui est cependant doublée d'une répulsion générale à le faire, menaçant constamment de désagréger cette société. L'homme a cependant un penchant à s'associer, car dans un tel état, il se sent plus qu'homme par le développement de ses dispositions naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher (s'isoler), car il trouve en même temps en lui le caractère d'insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens ; et, de ce fait, il s'attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu'il se sait par lui-même enclin à résister aux autres. C'est cette résistance qui éveille toutes les forces de l'homme,  le porte à surmonter son inclination à la paresse, et, sous l'impulsion de l'ambition, de l'instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une place parmi ses compagnons qu'il supporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer. »

KANT Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique 4ème proposition.

 

L’égoïsme n’est pas négatif mais la source d’un progrès qui amène à un développement des capacités. Donc on a bien un penchant naturel à s’associer car pour développer nos capacités sociales encore faut-il que la nature nous dote de ces capacités ; on ne peut développer ce que l’on a pas mais que ce que l’on possède déjà.

Mais ici on ne souligne qu’un paradoxe mais on ne dit pas ce qui déclenche la nécessité de vivre en société, cad d’abandonner sa liberté naturelle. Il faut que nous ayons une bonne raison car au départ on est d’abord égoïste et on fait passer ses désirs avant le reste.

 

 

2) Second facteur : le besoin d’échanger

a)L’échange est un calcul égoïste

L’échange est une manifestation du besoin des êtres vivants les uns envers les autres. Dans les sociétés humaines, les échanges sont seulement plus variés et plus complexes ; on échange des biens et des services (à définir).

La principale remarque étant que si les hommes échangent ils le font par nécessité et non par altruisme ou sociabilité. On peut donc supposer que les échanges sont premiers par rapport à la société ; on a d’abord besoin les uns des autres et on finit par réfléchir à des règles de vie communes pour organiser les échanges à la suite desquels le lien restera entretenu. Il se pourrait donc que les échanges soient non pas la conséquence mais l’origine de la société.

Si chaque homme pouvait satisfaire tous ses besoins lui-même il n’aurait pas besoin d’échanger quoique ce soit. Il n’y aurait donc pas de société si les hommes n’avaient pas d’abord besoin les uns des autres pour satisfaire des nécessités quotidiennes (manger, dormir, voyager, avoir un toit, se vêtir etc.). Ainsi les échanges sont l’expression d’une insuffisance (l’homme ne peut se débrouiller tout seul) et participent à eux seuls au maintien du lien social.

Cette insuffisance peut avoir deux formes : soit naturelle (un seul homme ne peut tout faire à la fois) soit culturelle (sous le poids de l’industrialisation qui voit l’avènement de la division du travail, les hommes ont de plus en plus besoin les uns des autres. Théorie économique)

Cela signifie que le lien social n’est pas (comme chez Aristote) le résultat d’une réflexion morale (où l’homme idéaliserait la vie sociale) mais bien la conséquence logique d’un calcul égoïste.

 

L’auteur qui a le mieux mis l’accent sur les principes de ce calcul est Adam Smith1 : pour lui à la base de l’échange il y a d’abord l’intérêt personnel.

 

Extrait n°5

« Dans presque toutes les espèces d'animaux, chaque individu, quand il est parvenu à sa pleine croissance, est tout à fait indépendant, et, tant qu'il reste dans son état naturel, il peut se passer de l'aide de toute autre créature vivante. Mais l'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s'il s'adresse à leur intérêt personnel et s'il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux. C'est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j'ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont si nécessaires, s'obtient de cette façon. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme; et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage. »

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, I-2

 

La théorie de Smith laisse supposer des lois générales économiques qui déterminent et orientent la vie sociale. Si tout échange est intéressé comment comprendre les types d’échanges qui passent par le don ou les cadeaux ? Le don implique aussi une relation de pouvoir intéressée comme le montre le cas du « potlach »

Définition du potlach : cérémonie ritualisée au cours de laquelle deux tribus ou deux clans rivalisent en dons et contre dons (monnaies, couvertures, arme ou nourriture) pour affirmer leurs richesses et une supériorité symbolique.

 

3) Troisième facteur ; le besoin de sécurité

Etat de nature = état de guerre où règne l’insécurité, la peur règne car on ne se sent pas à l’abri d’une attaque (discours sécuritaire actuel = le fruit d’un sentiment d’insécurité)

De quoi ont besoin les hommes qui se sentent dans l’insécurité ? de plus d’Etat, cad d’une puissance capable non seulement de désigner des chefs et d’établir des lois mais de mettre des moyens en œuvre pour les faire respecter (des sanctions)

D’où la nécessité d’un Etat puissant, qui fasse peur à ceux qui font peur aux autres.

Pourquoi on abandonne notre liberté naturelle au profit d’un Etat sévère et artificiel ? pour gagner un de la sécurité. Et on voit que ce besoin de sécurité c’est encore une forme d’égoïsme ; ça n’est pas aux autres que je pense mais à moi quand j’exige plus de sécurité, c’est moi qui veux d’abord me sentir bien et pour ça je suis prêt à obéir à certaines règles, je suis prêt à être moins libre.

A choisir, la sécurité est donc préférable à la liberté comme l'affirme le penseur Hobbes ::

 

Extrait n°6

Thèse de Hobbes : pour échapper à l’insécurité inhérente à l’état de nature, les hommes ont décidé de signer un pacte. Il sont décidé de  transférer l’ensemble de leurs droits et de leurs biens à une puissance indépendante (le “Léviathan”). Sa   volonté sera désormais la leur.

 

« La cause finale, fin ou but des humains (lesquels aiment naturellement la liberté et avoir de l’autorité sur les autres), en s’imposant à eux-mêmes cette restriction (par laquelle on les voit vivre dans des Etats), est la prévoyance de ce qui assure leur propre préservation et plus de satisfaction dans la vie ; autrement dit de sortir de ce misérable état de guerre qui est, comme on l’a montré, une conséquence nécessaire des passions naturelles qui animent les humains quand il n’y a pas de puissance visible pour les maintenir en respect et pour qu’ils se tiennent à l’exécution de leurs engagements contractuels par peur du châtiment […]

Le seul moyen d’établir pareille puissance commune, capable de défendre les humains contre les invasions des étrangers et les préjudices commis aux uns par les autres et, ainsi, les protéger de telle sorte que, par leur industrie propre et les fruits de la terre, ils puissent se suffire à eux-mêmes et vivre satisfaits, est de rassembler toute leur puissance et toute leur force sur un homme ou sur une assemblée d’hommes qui peut, à la majorité des voix, ramener toutes leurs volontés à une seule volonté ; ce qui revient à dire : désigner un homme, ou une assemblée d’hommes, pour porter leur personne ; et chacun fait sienne et reconnaît être lui-même l’auteur de toute action accomplie ou causée par celui qui porte leur personne, et relevant de ces choses qui concernent la paix commune et la sécurité ; par là même, tous et chacun d’eux soumettent leurs volontés à sa volonté, et leurs jugements à son jugement. C’est plus que le consentement ou la concorde ; il s’agit d’une unité réelle de tous en une seule et même personne, faite par convention de chacun avec chacun, de telle manière que c’est comme si chaque individu devait dire à tout individu : j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la multitude ainsi unie en une personne une, est appelée un ÉTAT, en latin CIVITAS. »

                                               Thomas Hobbes, Léviathan, XVII

 

Ce qui fonde la société est un besoin de sortir d’un état insupportable. La société, selon ce point de vue apparaît alors non comme une qualité recherchée pour elle-même mais surtout comme un moyen d’échapper à autre chose.

Mais il faut réfléchir sur les « moyens » mis en œuvre car la société exige de rationaliser les rapports entre les hommes (plus de droit du plus fort), elle exige de penser ces rapports et de les organiser en nommant des chefs, des responsables etc. On peut donc considérer que si la société met de l’ordre là où il y a du désordre elle introduit aussi des formes nouvelles d’injustice puisqu’elle crée des hiérarchies et des valeurs qui n’existent pas naturellement (la propriété par exemple).

On quitte un ordre pour un autre mais les choses ne deviennent pas merveilleuses pour autant ; il y a un prix à payer. La question qu’on peut poser est : qu’est-ce qui détermine la légitimité de tel ordre sur tel autre, de tel chef sur tel autre ?

 

 

 

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  • christophe BOURDEL
  • BacPhilo
  • Professeur certifié de philosophie. Titulaire d'un Master de philosophie de l'université Montpellier III.

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ch.bourdel@gmail.com

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