Le Bonheur (L, ES, S)

 

On veut tous être heureux mais pour être heureux il semble qu'il soit d'abord nécessaire de définir le bonheur or une définition du bonheur serait générale et le bonheur est vécu par chacun comme une réalité particulière dans la mesure où chacun a une conception particulière du bonheur. Y-a-t-il un bonheur universel qui vaudrait pour chaque individu particulier ou y-a-t-il un bonheur particulier qui vaudrait universellement ? Suffit-il de vouloir le bonheur pour le trouver ?

 

On peut définir le bonheur par ce qui nous rend heureux

 

On trouve parmi ce qui nous rend heureux :

le plaisir, le divertissement

le travail, l'activité

l'indépendance, la liberté

 

A) On va examiner ces trois aspects de la recherche du bonheur et en faire la critique

 

1) Le plaisir, le divertissement

 

Le bonheur ne se réduit pas à une somme de plaisirs

De plus ce n'est pas le bonheur que l'on recherche pour lui-même mais ce qu'il nous permet de fuir comme le montre Pascal

 

« […] quand je me suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j'ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez lui avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer (…) et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir les raisons, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans la misère naturelle de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de plus près. »

  Pascal, Les pensées

 

2) Le travail, l'activité

 

La passivité est source de tristesse et l'activité source de bonheur. Mais il faut redéfinir l'activité qui ne réside pas dans les richesses ou activités extérieures mais dans l'activité de l'esprit. Le bonheur est possible en faisant l'effort d'une telle activité. Dés lors « il faut apprendre à être heureux » pour être heureux.

 

« Ne demandez pas à celui qui ne sait point jouer s'il aime le jeu. La politique n'ennuie point dés que l'on sait le jeu ; mais il faut l'apprendre. Ainsi en toutes choses ; il faut apprendre à être heureux. On dit que le bonheur nous fuit toujours. Cela est vrai du bonheur reçu, parcequ'il n'y a point de bonheur reçu. Mais le bonheur que l'on se fait ne trompe point. C'est apprendre et l'on apprend toujours »

Alain, Propos sur le bonheur

 

3) L'indépendance, la liberté

 Le bonheur réside dans la liberté en tant qu'indifférence à ce qui ne dépend pas de nous

 

« L'homme heureux c'est celui pour qui il n'y a de bon et de mauvais qu'une âme bonne ou mauvaise, qui pratique le bien, se contente de la vertu, qui ne se laisse pas exalter ni briser par les coups de la fortune, qui ne connait pas de bien plus grand que celui qu'il peut se donner à lui-même, pour qui la vraie volupté est le mépris des voluptés […] Cette liberté rien autre chose ne la procure que l'indifférence aux coups du sort »

Sénèque, De la vie heureuse

 

Il s'agit donc de rester indépendant face aux circonstances et de jouir de sa propre existence

 

« Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici bas la douceur. »

Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire

 

 

B) On ne peut trouver le bonheur dans des choses que nous ne recherchons pas pour elles-mêmes

 

1) Le bonheur est le bien suprême car c'est la seule chose qu'on recherche pour elle-même

 

« Revenons encore une fois sur le bien qui fait l'objet de nos recherches, et demandons-nous ce qu'enfin il peut être. Le bien, en effet, nous apparaît comme une chose dans telle action ou tel art, et comme une autre chose dans telle autre action ou tel autre art: il est autre en médecine qu'il n'est en stra­tégie, et ainsi de suite pour le reste des arts. Quel est donc le bien dans chacun de ces cas ? N'est-ce pas la fin en vue de quoi tout le reste est effectué ? C'est en médecine la santé, en stratégie la victoire, dans l'art de bâtir, une maison, dans un autre art c'est une autre chose, mais dans toute action, dans tout choix, le bien c'est la fin, car c'est en vue de cette fin qu'on accomplit toujours le reste. Par conséquent, s'il y a quelque chose qui soit fin de tous nos actes, c'est cette chose-là qui sera le bien réalisable, et s’il y a plusieurs choses, ce seront ces choses-là. [ ... ]

Or, ce qui est digne d'être poursuivi par soi, nous le nommons plus parfait que ce qui est poursuivi pour une autre ce qui n'est jamais désirable en vue d'une autre chose, nous le déclarons plus parfait que les choses qui sont désirables à la fois par elles-mêmes et pour cette autre chose, et nous appelons parfait au sens absolu ce qui est toujours désirable en soi-même et ne l'est jamais en vue d'une autre chose. Or le bonheur semble être au suprême degré une fin de ce genre, car nous le choisissons toujours pour lui­-même et jamais en vue d'une autre chose : au contraire l'honneur, le plaisir, l'intelligence ou toute vertu quelconque, sont des biens que nous choisissons assurément pour eux-mêmes (puisque, même si aucun avantage n'en découlait pour nous, nous les choisirions encore), mais nous les choisissons aussi en vue du bonheur, car c'est par leur intermédiaire que nous pensons devenir heureux. Par contre, le bonheur n'est jamais choisi en vue de ces biens, ni d'une manière générale en vue d'autre chose que lui-même. »

  Aristote, Ethique à Nicomaque

 

 

 

2) Peut-on alors fonder une ligne de conduite sur la seule recherche du bonheur ?

 

Fonder une ligne de conduite sur la recherche du bonheur revient à une « morale ». Argument rejeté par Kant.

 

« Le concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu'a tout homme d'arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c'est-à-dire qu'ils doivent être empruntés à l'expérience, et que cependant pour l'idée du bonheur un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire. Or il est impossible qu'un être fini, si perspicace et en même temps si puissant qu'on le sup­pose, se fasse un concept déterminé de ce qu'il veut ici véritablement. Veut-il la richesse ? Que de soucis, que d'envie, que de pièges ne peut-il pas par là attirer sur sa tête ! […] Veut-il une longue vie ? Qui lui répond que ce ne serait pas une longue souffrance? Veut-il du moins la santé ? Que de fois l'indisposition du corps a détourné d'excès où aurait fait tomber une santé parfaite, etc. ! Bref, il est incapable de déterminer avec une entière certitude d'après quelque principe ce qui le rendrait véritablement heureux: pour cela il lui faudrait l'omniscience. On ne peut donc pas agir, pour être heureux, d'après des principes déterminés, mais seulement d'après des conseils empiriques, qui recommandent, par exemple, un régime sévère, l'économie, la politesse, la réserve, etc., toutes choses qui, selon les enseignements de l'expérience, contribuent en thèse générale pour la plus grande part au bien-être. Il suit de là que les impératifs de la prudence, à parler exactement, ne peuvent commander en rien, c’est-à-dire représenter des actions de manière objective comme pratiquement nécessaires, qu’il faut les tenir plutôt pour des conseils que pour des commandements de la raison : le problème qui consiste à déterminer d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble. »

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

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  • christophe BOURDEL
  • BacPhilo
  • Professeur certifié de philosophie. Titulaire d'un Master de philosophie de l'université Montpellier III.

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ch.bourdel@gmail.com

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