Conscience, Inconscient (L, ES, S)

 

LA CONSCIENCE

 

A) La conscience comme intériorité

 

« Les choses de la nature n'existent qu'immédiatement et d'une seule façon, tandis que l'homme, parce qu'il est esprit, a une double existence : il existe, d'une part, au même titre que les choses de la nature ; mais d'autre part, il existe aussi pour soi. Il se contemple, se représente à lui-même et n'est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. »

 

Hegel

 

 

B) La conscience c'est dire « Je »

 

« Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au dessus de tous les autres êtres vivant sur la terre. Par là il est une personne ; et grâce à l’unité de sa conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci même lorsqu’il ne peut pas encore dire le Je, car il l’a cependant dans sa pensée […] Il faut remarquer que l’enfant qui sait déjà parler assez correctement, ne commence qu’assez tard à dire Je ; avant il parle de lui à la troisième personne ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir, maintenant il se pense. »

 

Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique

 

 

Nature de ce "Je"

La connaissance de soi travers le sentiment de sa durée

 

« Le moi, disions-nous, est un être permanent, identique à lui-même, il est un ; d’autre part, il est le théâtre d’une infinité d’évènements qui se succèdent en lui. Or un être qui reste identique au fond, tout en changeant sans cesse d’aspect est un être qui dure. L’idée de durée, l’idée de temps n’est pas autre chose que la conscience que nous prenons de l’identité de notre être sous la multiplicité de ses modifications. Un être qui ne change pas n’a pas de durée. Dieu, par exemple, ne dure pas ; il est dans un présent éternel. Tout ce qui s’est passé, se passe ou se passera, tout cela est réuni, pour Lui, dans un seul instant ; il est en dehors du temps. Un être qui changerait continuellement et complètement, de fond en comble, ne durerait pas davantage, car à chaque moment successif de la durée, il ne lui resterait rien de ce qu’il était au moment précédent. Son existence recommencerait à chaque instant. Pour avoir conscience du temps, pour durer, il faut que l’on reste identique à soi-même dans le fond et que, d’autre part, une foule de modifications viennent changer, à tous les moments successifs, la couleur de ce fond. Le temps n’existe pas en dehors de nous. Ce n’est pas autre chose que la conscience que nous prenons de nos états psychologiques d’une part, et, d’autre part, de l’identité de notre moi. Cela est si vrai que nous mesurons le temps d’après le nombre d’effets psychologiques qui se sont succédé en nous. Le temps paraît plus long quand on voyage, parce qu’alors un très grand nombre de faits nouveaux nous impressionnent, produisent en nous des sensations différentes ; il paraît court quand on a dormi sans rêve parce qu’alors entre la veille et le lendemain il n’y a pas eu ou il n’y a guère eu de faits psychologiques intercalaires. »

 

Bergson, Cours

 

 

 

C) Identité et différence

A quoi se réduit l'identité d'une personne ?

 

« Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on ? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer ce corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. »

Blaise Pascal, Pensées

 

 

L'INCONSCIENT

 

A) Etre un sujet signifie-t-il pour l’homme être maître de soi ?

Freud : Le moi n'est pas maître dans sa propre maison

 

« Le psychique en toi ne coïncide pas avec ce dont tu es conscient ; ce sont deux choses différentes, que quelque chose se passe dans ton âme, et que tu en sois par ailleurs informé […] dans tous les cas, ces renseignements de ta conscience sont incomplets et souvent peu sûrs ; par ailleurs, il arrive assez souvent que tu ne sois informé des évènements que quand ils se sont déjà accomplis et que tu ne peux plus rien y changer […] Entre en toi-même, dans tes profondeurs, et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu dois devenir malade, et tu éviteras peut-être de la devenir.

C’est ainsi que la psychanalyse a voulu instruire le moi. Mais ces deux élucidations, à savoir que la vie pulsionnelle de la sexualité en nous ne peut être domptée entièrement, et que les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients, ne sont accessibles au moi et ne sont soumis à celui-ci que par le biais d’une perception incomplète et peu sûre, reviennent à affirmer que le moi n’est pas maître dans sa propre maison. »

 

Freud, Une difficulté de la psychanalyse (1917)

 

B) Peut-on connaître l'inconscient ? La théorie freudienne est-elle réellement explicative ?

 

Pour Popper la scientificité d’une théorie ne relève pas de la simple vérification mais dépend de sa capacité à être falsifiable, elle doit pouvoir être testée. Toute théorie qui n’est pas testable est non scientifique.

 

Distinction : Expliquer/Comprendre

 

« J’avais remarqué que ceux de mes amis qui s'étaient faits les adeptes de Marx, Freud et Adler étaient sensibles à un certain nombre de traits communs aux trois théories, et tout particulièrement à leur pouvoir explicatif apparent. Celles-ci semblaient aptes à rendre compte de la quasi-totalité des phénomènes qui se produisaient dans leurs domaines d'attribution respectifs. L'étude de l'une quelconque de ces théories paraissait agir à la manière d'une conversion, d'une révélation intellectuelle, exposant aux regards une vérité neuve qui demeurait cachée pour ceux qui n'étaient pas encore initiés. Dès lors qu'on avait les yeux dessillés , partout l'on apercevait des confirmations : l'univers abondait en vérifications de la théorie [... ]

Or je remarquai que cela n'avait pas grand sens, étant donné que tous les cas imaginables pouvaient recevoir une interprétation dans le cadre de la théorie adlérienne ou, tout aussi bien, dans le cadre freudien. J'illustrerai ceci à l'aide de deux exemples, très différents, de comportement : celui de quelqu'un qui pousse à l'eau un enfant dans l'intention de le noyer, et celui d'un individu qui ferait le sacrifice de sa vie pour tenter de sauver l'enfant. On peut rendre compte de ces deux cas, avec une égale facilité, en faisant appel à une explication de type freudien ou de type adlérien. Pour Freud, le premier individu souffre d'un refoulement (affectant, par exemple, l'une des composantes de son complexe d'Œdipe), tandis que, chez le second, la sublimation est réussie. Selon Adler, le premier souffre de sentiments d'infériorité (qui font peut-être naître en lui le besoin de se prouver à lui-même qu'il peut oser commettre un crime), tout comme le second (qui éprouve le besoin de se prouver qu'il ose sauver l'enfant).

Je ne suis pas parvenu à trouver de comportement humain qui ne se laisse interpréter selon l'une et l'autre de ces théories. Or c'est précisément cette propriété - la théorie opérait dans tous les cas et se trouvait toujours confirmée - qui constituait, aux yeux des admirateurs de Freud et d'Adler, l'argument le plus convaincant en faveur de leurs théories. Et je commençais à soupçonner que cette force apparente représentait en réalité leur point faible. »

 

Karl Popper, La Science : conjectures et réfutations (1953)

 

Donc l’homme a un caractère variable, il ne saurait se réduire à des lois sur le plan de son psychisme. Il est donc libre puisqu’il peut échapper à un conditionnement dicté par la nature. C’est ce caractère variable, imprévisible qui ruine la suprématie du sujet que critiquent les rationalistes : si l’homme est vraiment libre comment alors rendre compte d’une instance psychique qui lui ôte toute capacité de choix ?

 

Mais Freud a toujours précisé que l’inconscient était « une hypothèse nécessaire et légitime » dont on pouvait rendre compte rationnellement : texte Belin n°10 p.57

 

 

C) Puis-je invoquer l’inconscient sans ruiner la morale ?

 

« Il y a de la difficulté sur le terme d'inconscient. Le principal est de comprendre comment la psychologie a imaginé ce personnage mythologique. Il est clair que le mécanisme échappe à la conscience, et lui fournit des résultats (par exemple, j'ai peur) sans aucune notion des causes. En ce sens la nature humaine est inconsciente autant que l'instinct animal et par les mêmes causes. On ne dit point que l'instinct est inconscient, Pourquoi ? Parce qu'il n'y a point de conscience animale devant laquelle l'instinct produise ses effets. L'inconscient est un effet de contraste dans la conscience. On dit à un anxieux : " Vous avez peur ", ce dont il n'a même pas l'idée ; il sent alors en lui un autre être qui est bien lui et qu'il trouve tout fait. Un caractère, en ce sens, est inconscient. Un homme regarde s'il tremble afin de savoir s'il a peur. Ajax, dans l'Iliade, se dit : " Voilà mes jambes qui me poussent ! Sûrement un dieu me conduit ! " Si je ne crois pas à un tel dieu, il faut alors que je croie à un monstre caché en moi. En fait l'homme s'habitue à avoir un corps et des instincts. Le psychiatre contrarie cette heureuse disposition ; il invente le monstre ; il le révèle à celui qui en est habité. Le freudisme, si fameux, est un art d'inventer en chaque homme un animal redoutable, d'après des signes tout à fait ordinaires ; les rêves sont de tels signes ; les hommes ont toujours interprété leurs rêves, d'où un symbolisme facile. Freud se plaisait à montrer que ce symbolisme facile nous trompe et que nos symboles sont tout ce qu'il y a d'indirect. Les choses du sexe échappent évidemment à la volonté et à la prévision ; ce sont des crimes de soi, auxquels on assiste. On devine par là que ce genre d'instinct offrait une riche interprétation. L'homme est obscur à lui-même ; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d'inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre Moi ; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses ; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu'il n'y a point de pensées en nous sinon par l'unique sujet, Je ; cette remarque est d'ordre moral. »

 

Alain, Eléments de philosophie (1941)


Pour approfondir on lira cet article du Monde sur la "conscience des animaux"

      
      La « conscience autobiographique » forme la base de ce que Damasio nomme la « conscience étendue ». L'organisme se perçoit lui-même comme un sujet pensant et agissant. Il sait pourquoi et comment il se tient là, ce qu'il va faire. Cette conscience permet de contrôler des raisonnements, de diriger son attention, de pratiquer l'introspection. Seuls les grands singes fréquentant les hommes, apprenant le langage des sourds-muets et des lexigrammes comme le singe Kanzi , la possèdent. En ce sens, préconise le philosophe Dominique Lestel , nous pouvons les considérer comme des « personnes ». Nous entrons en effet dans le domaine de la « conscience de soi », longtemps pensée comme « le propre de l'homme » : le soi sait qu'il pense, qu'il est un moi intentionné, ayant un passé et un futur, des projets et des regrets. Ajoutez la dimension subjective, qualitative, esthétique de cette expérience existentielle.

     A ce jour, il reste très difficile de cerner la conscience de soi et le sens esthétique chez un animal qui ne parle pas et dont « l'expérience intérieure », la subjectivité nous reste en partie inaccessible - même si le musicien Jim Nollman affirme avoir fait un duo musical, offrant une dimension esthétique, avec une orque. Comment en effet imaginer, comme le demandait le philosophe Thomas Nagel dans ses Questions mortelles, « comment c'est d'être une chauve-souris ? », avec son sonar, son vol précipité et sa vie nocturne ?

     Bien des chercheurs demeurent persuadés que les capacités cognitives des animaux ne diffèrent pas tant de celles des hommes. Certains se sont donc escrimés à tester la « conscience de soi » chez de nombreux animaux à gros cerveau. Le Dr Gordon Gallup, de l'université de New York, a peint des croix de couleur sur le front de chimpanzés endormis. Réveillés, les animaux la touchent dès qu'ils la voient dans le miroir, regardent leurs doigts pour comprendre. Certains se tordent pour apercevoir des parties cachées de leur corps. Ils se retournent quand ils voient un aliment dans la glace. Toutes ces attitudes témoignent d'une forme de « conscience de soi ». Au moins d'une représentation d'un soi différencié des autres. D'un moi ? Des études ont été engagées pour savoir si certains animaux, qui se reconnaissent tous entre eux, se donnent un nom. Des expériences similaires de reconnaissance de soi ont été tentées avec succès avec des dauphins à l’aide de films vidéo, avec des orques, et récemment des éléphants.

     Pierre Jouventin tire quelques leçons de toutes ses découvertes sur l'esprit des bêtes. "Descartes s'est trompé, nous dit-il. Tout le monde sait aujourd'hui que le concept de l’animal machine est faux. Il fallait être vraiment incompétent dans le domaine, ou buté sur le « domaine réservé » de l'homme pour le croire. Il apparaît complètement arbitraire et illogique de mettre l'homme dans une tour d'ivoire où lui seul pense, souffre, raisonne, possède un langage et des souvenirs". Un neuropsychologue et éthologue comme Boris Cyrulnik ajoute dansMémoire de singe et paroles d'homme : « Le jour où l'on acceptera enfin qu'il existe une pensée sans parole chez les animaux, nous éprouverons un grand malaise à les avoir humiliés et considérés aussi longtemps comme des machines. »

     De fait, à force de concevoir les animaux - et toute la biosphère - comme des mécaniques instinctives, nous avons fini par les traiter, à l'exception d'une élite domestiquée, comme tels : des machines, des outils, des denrées. A les élever en batterie. A ruiner d'innombrables écosystèmes où ils vivaient. A exterminer des milliers d'espèces. A les abattre à la chaîne. Bref à monter contre eux, comme le rappelle Dominique Lestel dans son dernier essai consacré à l'amitié des hommes et des animaux, Les amis de mes amis, de monstrueuses « machinations ».

 

                                                                     Frédéric Joignot in Le Monde 2, août 2007

 

 

 

 

 

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  • christophe BOURDEL
  • BacPhilo
  • Professeur certifié de philosophie. Titulaire d'un Master de philosophie de l'université Montpellier III.

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