Autrui (L, ES)

 

AUTRUI

Peut-on connaître autrui ? Qui est autrui, comment le penser ?

 

A) Autrui comme autre conscience ou subjectivité

 

rappel du cogito cartésien

 

Aborder l'être à partir de la conscience, comme le fait Descartes, cela conduit inévitablement à se poser la question du fondement de notre affirmation d’autrui.

Le seul modèle de connaissance d’autrui qui soit valide dans la logique cartésienne, c’est le raisonnement analogique (i.e. : connaissance indirecte, médiate et nécessairement incertaine).

 

Ressemblance/analogie

 

Lecture du texte : Descartes, Les Méditations Métaphysiques, Seconde méditation, §14

 

« Cependant je ne me saurais trop étonner, quand je considère combien mon esprit a de faiblesse, et de pente qui le porte insensiblement dans l'erreur. Car encore que sans parler je considère tout cela en moi-même, les paroles toutefois m'arrêtent, et je suis presque trompé par les termes du langage ordinaire car nous disons que nous voyons la même cire, Si on nous la présente, et non pas que nous jugeons que c'est la même, de ce qu'elle a même couleur et même figure : d'où je voudrais presque conclure que l'on connaît la cire par la vision des yeux, et non par la seule inspection de l'esprit, Si par hasard je ne regardais d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes ; et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux. »

 

B) Identification à autrui par le comportement

 

Problème : autrui se réduit-il à son comportement? N'est-il que cela? m'est-il donné entièrement dans son "dehors"?

 

« Je perçois autrui comme comportement; par exemple je perçois le deuil ou la colère d'autrui dans sa conduite, sur son visage et sur ses mains […] Mais enfin le comportement d'autrui et même les paroles d'autrui ne sont pas autrui. Le deuil d'autrui et sa colère n'ont jamais exactement le même sens pour lui et pour moi. »

 

                                                                                      Merleau-Ponty, La Phénoménologie de la perception

 

Cette identification est cependant naturelle et constitue la première forme de l’altérité.

 

C) Forme primitive de l’altérité : la pitié

 

« Les affections sociales ne se développent en nous qu'avec nos lumières. La pitié, bien que naturelle au coeur de l'homme, resterait éternellement inactive sans l'imagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié ? En nous transportant hors de nous - mêmes ; en nous identifiant avec l'être souffrant. Nous ne souffrons qu'autant que nous jugeons qu'il souffre ; ce n'est pas dans nous, c'est dans lui que nous souffrons. Qu'on songe combien ce transport suppose de connaissances acquises ! Comment imaginerais-je des maux dont je n'ai nulle idée ? Comment souffrirais-je en voyant souffrir un autre si je ne sais pas même qu'il souffre, si j'ignore ce qu'il y a de commun entre lui et moi ? Celui qui n'a jamais réfléchi ne peut être ni clément ni pitoyable. Il ne peut pas non plus être méchant et vindicatif. Celui qui n'imagine rien ne sent que lui - même ; il est seul au milieu du genre humain"

 

                                                                               Rousseau, Essai sur l'origine des langues, chap.9

 

Cette identification à autrui ne risque-t-elle donc pas de mettre en péril ma propre identité dans la mesure où c’est toujours dans le regard de l’autre que je me regarde ?

 

D) La honte devant autrui : l’expérience de la honte

 

Risque dans cette omniprésence d’autrui : exister dans le regard de l’autre et se considérer à travers ce regard : penser à soi ce serait alors penser à soi tel que autrui y pense, penser à la place d’autrui.

 

« Il est certain que ma honte n’est pas réflexive (cad ce n’est pas un jugement que me renvoie ma propre conscience indépendamment du reste du monde), car la présence d’autrui à ma conscience, fût-ce à la manière d’un catalyseur, est incompatible avec l’attitude réflexive : dans le champ de ma réflexion je ne puis jamais rencontrer que la conscience qui est mienne (chaque fois que je réfléchis c’est toujours à partir de ma propre conscience et je ne peux occuper la conscience d’autrui, je peux seulement supposer ce qu’il pense mais pas devenir sa propre conscience). Or autrui est le médiateur entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui (pourtant, la réflexion que j’ai sur moi dans le phénomène de la honte est entièrement tournée vers la conscience de l’autre ; ce n’est pas moi qui ait honte mais la honte vient de cette autre conscience qui me juge). Et, par l’apparition même d’autrui, je suis mis en mesure de porter un jugement sur moi-même comme sur un objet, car c’est comme objet que j’apparais à autrui (donc j’ai honte parce que je me saisis non plus comme un sujet mais comme un objet pour un autre sujet)»

 

                                                                                      J.P.- Sartre, L’Être et le Néant

 

 

 

 

 

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  • christophe BOURDEL
  • BacPhilo
  • Professeur certifié de philosophie. Titulaire d'un Master de philosophie de l'université Montpellier III.

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ch.bourdel@gmail.com

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