Partager l'article ! Il n'y a pas de petites misères, ou le concept de malheur relatif: Dans La misère du monde, ouvrage pub ...
Dans La misère du monde, ouvrage publié par Bourdieu en 1993, le sociologue analyse les conditions de la misère contemporaine qu’il appelle « petite misère ». Celle-ci est une « misère de position » fondée sur une approche quantitative ; il s’agit de mesurer sa misère en la relativisant. Certes il y a toujours plus malheureux que soi, mais l’analyse de Bourdieu a le mérite de mettre l’accent sur la culpabilité qui entache la misère relative. Comme s’il y avait une vraie misère et une fausse misère et comme si la fausse était moins réelle que la vraie parce que générée par une psychologie défaillante (il se plaint tout le temps ; de toute façon c’est un râleur etc.). Et si, au contraire, Bourdieu avait raison. Si cette misère de position trouvait son fondement dans une société qui installe sournoisement des conditions inacceptables de vie en se référant au prétexte (arbitraire) du « c’est déjà pas si mal ! ». Peut-on, doit-on accepter ces petites misères qui finissent par devenir des grandes sous prétexte que nous avons à manger et que nous ne mourrons pas de froid ? Car telle est bien l’injustice révélée par la misère de position qu’elle a toutes les apparences du socialement convenable. N’est-ce pas légitime d’exiger de nos gouvernants que nous soyons heureux non pas en apparence mais en réalité ? Mais cela reviendrait à supposer que le bonheur, qui n’a pas de contenu déterminé, est susceptible d’un progrès social, d’une évolution constante ; comme il n’y a pas de fin au bonheur on ne doit pas culpabiliser d’en réclamer toujours plus. Que le bonheur soit un droit des plus naturels est évident mais que ce droit passe par une organisation politique l’est moins. Admettre en effet que le bonheur est la finalité de l’Etat c’est substituer au caractère naturel du bonheur une dimension positive, instituée. Le problème est que l’on peut se demander si ceux qui font les lois ne sont pas les premiers à se servir. Subsiste donc une violence symbolique qui caractérise l’appréciation jusqu’alors subjective du bonheur : l’apprenti commis d’un grand restaurant est malheureux non car on l’empêche objectivement de devenir un grand cuisinier mais parce que sa fonction, en soi ingrate, trouve un prestige dans l’enseigne même du lieu (grand restaurant étoilé, chef illustre, fréquenté par des personnalités etc.), si bien que la misère est éprouvée à titre symbolique car elle est invisible, intériorisée comme une contrainte tenue secrète. D’un côté il y aurait donc les élites qui orienteraient le bonheur dans une direction déterminée pour eux et de l’autre, les oubliés, les petits miséreux qu’on maintiendrait dans un état suffisamment acceptable pour qu’ils légitiment leur misère sur le plan de la fatalité ou des circonstances sociales (il faut bien travailler). Nécessité économique magnifiquement condensée dans la célèbre formule de E.-A Sellières qui, lors d’une assemblée du MEDEF, se félicitait que l'on ait enfin « sifflé la fin de la récréation » !
Finalement ce que l’Etat nous donne c’est du travail et quand nous en avons tout se passe comme si nous avions tout : nous n’avons plus droit à la plainte, même plus droit au malheur. La misère est une sensation sociale qui désigne, comme Bourdieu nous amène à le penser, à la fois une anthropologie et une politique qui ont bien du mal à s’équilibrer équitablement. Le mérite de Pierre Bourdieu, dans l’époque du non dit et du prêt à penser, est de mettre l’accent sur ce dilemme.
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