Mercredi 15 février 2012 3 15 /02 /Fév /2012 09:57

L'art nous révèle-t-il quelque chose du réel ? Telle était la question posée à la classe de TS2 du lycée Saint Joseph Pierre Rouge en préambule à la visite du musée Fabre ce vendredi 10 février dans le cadre du cours de philosophie sur l'art. Après un trajet épique en bus puis en tramway, la visite s'est déroulée en deux temps sous mes commentaires improvisés, quoique avisés. D'abord l'exposition temporaire "Les sujets de l'abstraction" consacrée à la peinture française abstraite de l'après seconde guerre mondiale. Période riche qui voit triompher une abstraction nouvelle et multiforme où se succédent des oeuvres de Nicolas de Staël, Hans Hartung, Wou-Ki ou Georges Mathieu dont l'hallucinante toile L'abduction d'Henri IV par l'archevêque Anno de Cologne en a laissé plus d'un dubitatif... Ensuite une visite plus rapide dans la salle Pierre Soulages où les élèves ont put contempler les étonnants "noir-lumière" du maître de la peinture informelle. L'occasion leur fut donnée de faire le lien avec Platon tant cet artiste ne réduit pas le noir à ses apparences mais cherche bien à en montrer l'essence. Là encore les réactions étaient mitigées mais jamais indifférentes. Une belle visite qui illustrait combien, au côté des grands maîtres de l'art figuratif, l'abstraction nous donne à penser un autre rapport au réel.

Dans un monde de plus en plus soumis au règne de l'utilité, du rendement, du calcul et de l'efficacité, l'art demeure le lieu d'une contemplation désintéressée, de cet "inutile" propre à éveiller l'humanité de chacun : "l'être humain n'est pas qu'une machine à penser mais c'est aussi une machine à sentir" dit Hubert Reeves, et il a bien raison...

Copie-de-musee-fabre-ts2.JPGchristophe BOURDEL

Par christophe BOURDEL
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Vendredi 6 mai 2011 5 06 /05 /Mai /2011 11:59

  

 

Dans La misère du monde, ouvrage publié par Bourdieu en 1993, le sociologue analyse les conditions de la misère contemporaine qu’il appelle « petite misère ». Celle-ci est une « misère de position » fondée sur une approche quantitative ; il s’agit de mesurer sa misère en la relativisant. Certes il y a toujours plus malheureux que soi, mais l’analyse de Bourdieu a le mérite de mettre l’accent sur la culpabilité qui entache la misère relative. Comme s’il y avait une vraie misère et une fausse misère et comme si la fausse était moins réelle que la vraie parce que générée par une psychologie défaillante (il se plaint tout le temps ; de toute façon c’est un râleur etc.). Et si, au contraire, Bourdieu avait raison. Si cette misère de position trouvait son fondement dans une société qui installe sournoisement des conditions inacceptables de vie en se référant au prétexte (arbitraire) du « c’est déjà pas si mal ! ». Peut-on, doit-on accepter ces petites misères qui finissent par devenir des grandes sous prétexte que nous avons à manger et que nous ne mourrons pas de froid ? Car telle est bien l’injustice révélée par la misère de position qu’elle a toutes les apparences du socialement convenable. N’est-ce pas légitime d’exiger de nos gouvernants que nous soyons heureux non pas en apparence mais en réalité ? Mais cela reviendrait à supposer que le bonheur, qui n’a pas de contenu déterminé, est susceptible d’un progrès social, d’une évolution constante ; comme il n’y a pas de fin au bonheur on ne doit pas culpabiliser d’en réclamer toujours plus. Que le bonheur soit un droit des plus naturels est évident mais que ce droit passe par une organisation politique l’est moins. Admettre en effet que le bonheur est la finalité de l’Etat c’est substituer au caractère naturel du bonheur une dimension positive, instituée. Le problème est que l’on peut se demander si ceux qui font les lois ne sont pas les premiers à se servir. Subsiste donc une violence symbolique qui caractérise l’appréciation jusqu’alors subjective du bonheur : l’apprenti commis d’un grand restaurant est malheureux non car on l’empêche objectivement de devenir un grand cuisinier mais parce que sa fonction, en soi ingrate, trouve un prestige dans l’enseigne même du lieu (grand restaurant étoilé, chef illustre, fréquenté par des personnalités etc.), si bien que la misère est éprouvée à titre symbolique car elle est invisible, intériorisée comme une contrainte tenue secrète. D’un côté il y aurait donc les élites qui orienteraient le bonheur dans une direction déterminée pour eux et de l’autre, les oubliés, les petits miséreux qu’on maintiendrait dans un état suffisamment acceptable pour qu’ils légitiment leur misère sur le plan de la fatalité ou des circonstances sociales (il faut bien travailler). Nécessité économique magnifiquement condensée dans la célèbre formule de E.-A Sellières qui, lors d’une assemblée du MEDEF, se félicitait que l'on ait enfin « sifflé la fin de la récréation » !

Finalement ce que l’Etat nous donne c’est du travail et quand nous en avons tout se passe comme si nous avions tout : nous n’avons plus droit à la plainte, même plus droit au malheur. La misère est une sensation sociale qui désigne, comme Bourdieu nous amène à le penser, à la fois une anthropologie et une politique qui ont bien du mal à s’équilibrer équitablement. Le mérite de Pierre Bourdieu, dans l’époque du non dit et du prêt à penser, est de mettre l’accent sur ce dilemme.

 

Par christophe BOURDEL - Publié dans : les petites misères de Bourdieu
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Mercredi 2 septembre 2009 3 02 /09 /Sep /2009 23:12



"Philosophie" est une émission d'une trentaine de minutes présentée sur Arte le dimanche à 13h30. L'animateur en présence d'un invité analyse un thème philosophique comme le pouvoir, l'utopie, la bêtise, l'inspiration ou encore l'amour. La réflexion reste claire, intéressante et très informée  tout en  évitant le recours à un jargon trop technique. Les mots ou phrases clés sont inscrits à l'écran au fil de la réflexion. Les différents aspects du thème sont décortiqués en ayant largement recours à l'image, c'est là une originalité de l'émission. Une manière vivante et  originale de philosopher... A visionner sans modération et... sans être obligé de prendre de notes !

Pour avoir accès  à l'émission cliquez sur le lien ci-dessous.

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Par christophe BOURDEL - Publié dans : la philo à la télé
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Dimanche 30 novembre 2008 7 30 /11 /Nov /2008 19:29

Peut-on apprendre à penser ? Si l'on peut apprendre à des élèves entre 16 et 18 ans des dates historiques, un poème ou une loi physique peut-on leur apprendre à penser philosophiquement ? La difficulté tient au fait que la dissertation, lieu par excellence de la réflexion philosophique, ne peut se réduire à un catalogue de références ou à de la récitation mais en même temps ne peut faire l'économie des auteurs qui ont réfléchi avant nous aux mêmes sujets et questionné les mêmes problèmes. Beaucoup d'élèves se trouvent alors confrontés à ce qui leur apparaît comme un paradoxe. Celui-ci est lui-même l'expression d'un lieu commun pénalisant [pour les élèves...] qui se résume à ceci : "la philosophie c'est des débats où on peut dire ce qu'on pense". A partir de là un apprentissage de la pensée est-il possible ou obéit-il à un malentendu ? Tels sont les problèmes que nous nous proposons d'examiner ici.

 

On pourra consulter ce travail en cliquant sur le lien suivant : link

Par Christophe Bourdel - Publié dans : L'apprentissage de la réflexion
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Lundi 17 novembre 2008 1 17 /11 /Nov /2008 17:12
La philosophie, une matière nouvelle ?
        
        


Il est probable que nous ayons retenu bien peu des matières qui nous ont été enseignées jadis (quel est l'enseignant qui réussirait son bac s'il le repassait ?). Cette culture « générale » nous manquerait cependant si elle ne nous avait été transmise patiemment. Pour ma part je pense qu'il n'y a de culture que particulière, celle que l'on possède vraiment, pas seulement intellectuellement mais dans son cœur. Si à l'instar de Rousseau nous supposons que la mémoire est affective, elle est aussi sélective. Ainsi, certains de nos professeurs nous ont laissé un souvenir impérissable. D'autres, tout aussi impliqués, ont pourtant été oubliés. Quelle que soit la trace que laisse le « prof de philo », elle occupera une place un peu à part dans le cœur des futurs adultes. En fin de parcours des études secondaires, et donc dans l'objectif de réussir ce premier examen universitaire que l'on appelle le baccalauréat, voilà que l'on découvre une discipline nouvelle. Cette découverte présente certains atouts. Le premier est donc celui de la nouveauté, chose dont les élèves sont en principe friands. Le second de laisser aux élèves la possibilité, du moins théoriquement, d'exprimer leur pensée un peu plus personnellement qu'ils ne l'ont fait jusqu'alors. La philosophie devrait donc être une joie, celle propre à la découverte et à l'exercice de la pensée. Pourquoi n'est-ce, malheureusement, pas plus souvent le cas ?
        

Tout d'abord la nouveauté a un gros défaut : elle ne dure pas ! En revanche la nécessité de l'effort dure toujours ; tout apprentissage suppose un effort et ce quelle que soit la matière. Cet effort est d'autant plus important en philosophie qu'il nécessite de se défaire de ses habitudes de pensée et en particulier de ses habitudes de pensées en tant qu'élève, ce que Bachelard appelle « l'obstacle pédagogique », aussi vrai chez le professeur que chez son élève. Un des plus tenaces consistant à croire (chez l'élève) que, contrairement aux autres disciplines, la philosophie serait le lieu où l'on pourrait juste dire ce que l'on pense sans avoir besoin d'apprendre quoique ce soit. Il y aurait beaucoup à dire sur ce point... Mais bien plus, à mon avis, la philosophie se trouve dans une position fragile voire manque parfois de crédibilité du fait du sérieux avec lequel certains sujets, apparaissant souvent comme « fumeux », abstraits voire sans réponse possible, demandent à être traités ; quel est le prof de philo qui ne s'est pas entendu dire un jour par ses propres collègues sur le ton de la plaisanterie amicale « Ah, toi t'es bien un prof de philo ! » ou encore « Ca c'est bien une question de philosophe !! ». Mieux, « la philosophie est un itinéraire de réflexion qui mène de nulle part à rien », lit-on dans un manuel de citations dont je ne veux pas me souvenir... Pour amusantes qu'elles soient ces considérations comiques sur la philosophie témoignent du malaise dans lequel elle se trouve : celui d'une discipline de réflexion qui se heurte à un monde de plus en plus tourné vers le pragmatisme, le résultat, la preuve. Un monde où ce qui compte c'est ce qui est utile, ce qui est utile ce qui marche, et ce qui marche ce qui se vérifie (d'où l'importance croissante des filières scientifiques dans les études). Les élèves attendent un résultat, une vérité qui soit objective, démontrable et vérifiable. Le relativisme dont ils font preuve sur les sujets propres aux « sciences humaines » est bien l'expression de ce rapport pragmatique voire consumériste au savoir. La société elle-même, dont le rythme va croissant, n'est sans doute pas étrangère à cet état de fait.
        

C'est une tarte à la crème de penser que la philosophie serait une discipline qui consisterait à poser indéfiniment des questions ! En réduisant la philosophie à un prétendu art de poser des questions, c'est Deleuze qui l'a si bien dit, « on croit lui donner beaucoup et en fait on lui retire tout ». En philosophie aussi, évidemment, il y a des réponses et même si elles ne sont pas démontrables au sens où les sciences le sont, ces réponses existent, témoignent d'un souci de vérité, et certaines sont plus vraies que d'autres ! Pour ma part je continuerai de croire que la puissance de l'abstraction reste le moteur de l'âme humaine et de rêver d'un monde où les philosophes seraient mathématiciens et où les mathématiciens seraient philosophes... En attendant, pour savoir à quelles sortes de réponses arrive la philosophie et ce qu'elle est vraiment (un réservoir de concepts selon Deleuze...), peut-être faut-il commencer par lire les livres des philosophes !

                                                                                               Christophe Bourdel, nov.2008
Par Christophe Bourdel - Publié dans : La philo : une matière nouvelle ?
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  • christophe BOURDEL
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  • Professeur certifié de philosophie. Titulaire d'un Master de philosophie de l'université Montpellier III.

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